Enfant

« Malade et en bonne santé »

03.12.2020
par Fokus Online

« Malade et en bonne santé », ça vous semble complètement paradoxal ? Et pourtant, dans une approche « positive », ce serait possible. On fait le point, avec un philosophe et un médecin, sur cette vision plus humaine et personnelle de la santé. 

«Il ne suffit pas d’être malade pour être en mauvaise santé » entonne le professeur émérite de Philosophie (UCLouvain/ULiège) Michel Dupuis. « On peut avoir une maladie très invalidante et bien aller. C’est-à-dire être bien dans sa tête, assumer ses limites et/ou son handicap, et faire quelque chose de joyeux et heureux de sa vie. » 

Pourtant, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit la santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social ». Ce qui ne serait pas suffisamment proche de la réalité vécue, pour le professeur en Santé Publique (UCLouvain) Jean Macq. « C’est un peu comme s’il s’agissait d’un nirvana auquel personne ne pourrait accéder finalement. » 

Un malade qui gère bien sa maladie ou que le handicap n’empêche ni de vivre, ni d’être bien dans sa tête, actif et socialement intégré, serait en meilleure santé que bien d’autres personnes. Le philosophe, qui aime « couper les cheveux en quatre » comme il l’admet en souriant, préfère parler de « soin positif » plutôt que de « santé positive ». « Il me semble essentiel de considérer l’accompagnement de l’autre, de son développement. On n’est pas d’entrée de jeu dans un déficit de santé, dans une pathologie. Le soin positif est un accompagnement de la vie journalière. Et dans cette approche, un soin positif serait par exemple de donner le repas à une personne âgée qui n’est plus en mesure de se nourrir seule. Le soin positif n’est dès lors pas seulement médical, mais parsème l’ordinaire : la façon de se nourrir, mais aussi de s’habiller, de se déplacer, etc. » Et de conclure : « de même qu’on soigne ses fleurs et son jardin, on se soigne soi-même, sa famille, ses amis. »

Mais bien plus qu’un jeu de sémantique ou qu’une approche plus globale de l’humain, c’est notre vision de la nature du soin de santé qui change. Dr Macq : « il n’est pas fait qu’à l’hôpital. C’est une façon de réhabiliter les soins de santé proches des gens, c’est-à-dire la 1ère ligne de soin. Ce n’est pourtant que maintenant, en période de COVID-19, que cette 1ère ligne devient plus visible en Belgique. » Un constat qui ne vaut pas partout pareil. « Le système de santé hollandais est beaucoup plus centré sur la 1ère ligne qu’il ne l’est en Belgique. On sait que le système belge est l’un des plus hospitalo-centré d’Europe et du monde. C’est-à-dire que l’on pense d’abord à l’hôpital avant de penser au reste. » L’avantage de cette décentralisation du soin est d’offrir davantage d’autonomie, de proximité et d’humanité dans le soin. Et d’offrir davantage de reconnaissance à l’équipe de soignants et d’aidants, qui inclut tant les professionnels que les proches. « Dans cette approche, le médecin n’est pas LA réponse, mais une réponse parmi une équipe pluridisciplinaire, dont font aussi partie les prestataires de proximité, tels que l’infirmier, le pharmacien. » 

Cette définition séduisante de la santé, qui rendrait à chacun une sorte de pouvoir et d’autonomie vis-à-vis de la maladie et de sa perception, n’est pourtant pas exempte de toute critique. Pour le Dr Jean Macq, « cette vision hollandaise de la Santé positive pourrait mener à une approche très individualiste de la santé. » Une analyse que partage le philosophe Michel Dupuis. « Je vois comme éventuelle dérive de considérer que les individus sont entièrement responsables de leur santé. C’est assez largement le cas, certes, mais pas complètement non plus : je ne suis pas responsable de toutes les misères qui me tombent dessus. » 

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