Interview par Charlotte Rabatel

« La grande erreur a été de donner une image coûteuse et menaçante de l’écologie »

Bertrand Piccard arrive à réconcilier l’économie et l’écologie. L’explorateur et psychiatre veut prouver que beaucoup de solutions déjà existantes permettent de protéger l’environnement, sans pour autant exclure les industries.

On parle de vous comme d’un « savanturier ». Qu’est-ce que cela signifie ?
« C’est en effet ainsi que mon premier éditeur m’a décrit. À la fois aventurier et savant, scientifique. Dans ma formation de base, qui est médecin psychiatre, j’explore le monde intérieur. Et avec mes engins aéronautiques, j’explore le monde extérieur. On parle souvent de ma lignée masculine, avec mon grand-père, 1er homme à avoir atteint la stratosphère, et mon père, 1ère plongée sous-marine dans la fosse des Mariannes, le point le plus profond dans les océans. Mais j’ai aussi eu une mère qui, elle, était très penchée sur la spiritualité orientale, la philosophie, l’alimentation biologique. C’était il y a 60 ans, ce qui fait d’elle aussi une pionnière dans son domaine. Elle m’a beaucoup guidé dans le domaine de la psychologie et de la spiritualité, et m’a donné envie d’explorer cette dimension en devenant psychiatre. J’ai été amené naturellement à prendre ce que chacun de mes deux parents m’apportait de meilleur. C’est très enrichissant, car cela m’a permis de concilier le côté intuitif et philosophique avec le côté rationnel et scientifique. »

C’est ce mélange qui vous a amené à créer la fondation Solar Impulse ?
« Exactement ! Avec la Fondation Solar Impulse je mise de façon concrète sur des solutions technologiques pour faire progresser la cause de la qualité de vie sur cette planète. »

Il y a même des pionniers remarquables dans le monde industriel, qui font davantage pour protéger l’environnement que beaucoup d’activistes.

©AFS

Avec cette fondation à but non lucratif, vous proposez plus de 1 000 solutions pour protéger l’environnement tout en créant du profit. Qu’est-ce que cela signifie ?
« C’est une manière de parler le même langage que les dirigeants que je veux convaincre : celui du profit et de la création d’emplois. On me prédisait que ce serait impossible. Pourtant, aujourd’hui nous avons dépassé les 1 200 solutions de protéger l’environnement de façon rentable. Des systèmes, produits, matériaux, sources d’énergie, appareils qu’on peut mettre en œuvre dans les domaines de l’eau, de l’énergie, de la mobilité, de la construction, de l’agriculture et de l’industrie. Rendre notre fonctionnement plus efficient, diminuer le gaspillage, transformer les vieilles infrastructures, tout cela représente le marché industriel du siècle, et c’est autofinancé par les économies réalisées. »

L’innovation technique est indispensable ?
« Ce qui est indispensable, c’est déjà d’utiliser les systèmes les plus efficients dont nous disposons. Ne pas se limiter à réclamer encore davantage d’innovation, car cela sous-entend que nous n’avons pas de solutions aujourd’hui et cela nous empêche d’agir tout de suite. La totalité des 1 200 solutions que nous avons identifiées existe à ce jour et peut être implantée, mais elles ne le sont pas ! Soit elles proviennent de start-ups et ne sont pas connues, soit elles sont commercialisées par de grandes entreprises et on croit que c’est du “greenwashing”. En leur remettant le Label de la Fondation, nous en garantissons la crédibilité et la rentabilité. »

Vous auriez des exemples de ces solutions ?
« Oui. Ecotech Ceram, par exemple, qui a inventé un système pour récupérer la chaleur perdue par les cheminées d’usine. Cette start-up crée des emplois et commercialise un appareil qui permet à une usine d’économiser 20 % sur sa facture d’énergie, et par là même, de protéger l’environnement. Il y a une autre solution qui permet de stocker, à cent ou deux cent mètres de profondeur dans le sol, de la chaleur provenant de sources solaires ou éoliennes de manière à pouvoir la réutiliser quand il n’y a pas assez de soleil ou de vent. Cela supprime l’inconvénient des énergies renouvelables d’être intermittentes. Dans l’agriculture, Solvay a développé des semences enrobées dans des molécules qui diminuent les besoins en engrais et en eau. »

©AFS

L’industrie a un rôle immense à jouer dans la protection de l’environnement.

Est-ce qu’il y a une prise de conscience de la part des entreprises ?
« Chez certaines, oui. Il y a même des pionniers remarquables dans le monde industriel, qui font davantage pour protéger l’environnement, en agissant très concrètement, que beaucoup d’activistes qui ne font que parler. Mais ça va trop lentement, et il faut pousser par la réglementation ceux qui résistent. Il faut introduire des normes écologiques beaucoup plus sévères et mettre un prix au carbone, parce que ça incite à utiliser des technologies plus propres et efficientes. Aujourd’hui, la réglementation est tellement laxiste qu’elle permet de polluer tout à fait légalement. »

C’est le gain économique qui peut les convaincre ?
« Il y a ceux qui ont peur de tout changement et qui veulent continuer le business as usual le plus longtemps possible. Mais d’autres y sont très sensibles. Quand je vais voir des chefs d’entreprise ou des chefs d’État et que je leur dis qu’il y a autant de solutions qui créent de l’emploi, du profit et qui protègent l’environnement, ils me répondent “enfin” ! Enfin, on peut arriver à faire les deux en même temps. C’est une approche très rationnelle, qui choque parfois certains écologistes en faveur pour la décroissance et lutte contre l’industrie. Moi je fais l’inverse, l’industrie a un rôle immense à jouer dans la protection de l’environnement, à partir du moment où elle joue la carte de la diversification et de l’efficience. »

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Est-ce que vous vous inspirez d’une personnalité en particulier ?

« D’un philosophe chinois, Lao Tseu. Fondateur du taoïsme, dans lequel on constate que le monde entier est fait de manière duelle. Le chaud et le froid, le haut et le bas, la gauche et la droite, le bon et le mauvais, le sombre et le clair… C’est ce qui crée des oppositions. La spiritualité taoïste consiste à concilier les extrêmes pour retrouver l’unicité. C’est ce que j’essaye de faire : retrouver l’unicité et concilier les extrêmes. C’est-à-dire concilier écologie et économie. »

02.09.2021
par Charlotte Rabatel
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