Comment êtes-vous devenue féministe ?
« J’ai grandi dans une grande famille de 9 filles à Agadir, dans le Sud du Maroc. La société nous traitait de façon différente. Je me comparais à mes cousins qui avaient d’autres libertés. J’étais très curieuse et je voulais savoir pourquoi avoir un frère était si important pour ma famille. J’ai appris par la suite que c’était une question d’héritage. Sans homme, l’héritage reviendrait en partie également à mes oncles et cousins. Je posais des questions qu’on ne pose normalement pas car elles n’amènent aucune réponse. On devait simplement vivre avec. Je me suis alors plongée dans les livres. J’avais un libraire qui me challengeait. On débattait de nombreux sujets. C’est là que j’ai découvert que j’étais féministe. »
« J’ai été particulièrement inspirée par Fatima Mernissi, une grande féministe sociologue marocaine. J’adorais son approche qui traitait des stéréotypes du genre. Cela m’a donné des outils pour aborder les débats avec des gens qui étaient contre le féminisme. J’ai ensuite tenu un blog dans lequel j’analysais des articles sur le droit des femmes. Et j’ai organisé plusieurs campagnes, comme celle contre la loi qui protège l’honneur de la famille. Cette loi voulait qu’un violeur puisse éviter la prison s’il se mariait avec sa victime. Nous avons voulu faire révoquer cette loi. J’ai ensuite voyagé à travers une cinquantaine de pays et travaillé avec plusieurs organisations internationales. Et j’ai pu me rendre compte que la différence de culture et les pratiques culturelles qui varient à travers les pays ont un impact différent sur la condition de la femme. »
En Belgique, les jeunes femmes et les jeunes hommes sont plus sensibilisés.
Vous avez aussi lancé Womenpreneur. De quoi s’agit-il exactement ?
« C’est une initiative qui se décline sur 3 axes. Tout d’abord, le soutien de l’entrepreneuriat féminin et la création d’emplois digitaux. Nous encourageons les femmes à lancer leur idée grâce à des activités de coaching, à de la visibilité et à des programmes de formation en groupe sur des thématiques diverses. Le volet consacré à la création d’emplois digitaux, lui, se concentre plus sur les métiers du web. Cela mène à la réalisation de programmes de marketing ciblés et des formations dans l’utilisation de l’intelligence artificielle et des technologies. Le but est que toutes les femmes arrivent à se débrouiller avec la technologie. Elles peuvent aussi décider de se lancer en tant que freelance et travailler pour des sociétés indépendantes partenaires. »
« Le deuxième axe se focalise sur le changement des mentalités. Quant au troisième, il vise à mener des actions concrètes pour sensibiliser l’opinion. À l’image de cette action que nous avons lancée pour alerter les gouvernements sur les effets délétères de la crise sanitaire sur le chômage des femmes. Pour ce faire, nous avons repris le document de 700 pages du plan de relance économique belge présenté à la Commission européenne et nous avons pointé les manquements. Alors qu’elles représentaient 50,3% de la population, les femmes n’étaient pas considérées comme un groupe essentiel dans le document en question. Nous avons donc lancé une étude de 6 mois et réécrit le plan de relance au féminin en invitant tous les cabinets ministériels lors de la présentation. L’erreur a été reconnue et un appel à projet pour l’entrepreneuriat entièrement féminin a été lancé. »
Le business à impact social est-il le business model de l’avenir ?
« On ne peut pas affirmer que seul un type de business sera bénéfique. On vit dans un monde qui change. Un monde totalement bouleversé par une technologie qu’on ne maîtrise plus (ex : Bitcoin). Il serait intéressant de s’interroger sur ces limites. Où se situera l’être humain au sein du modèle économique dans une cinquantaine d’années ? Une grande partie de la population n’aura plus aucune compétence utile à faire valoir dans notre système économique. Pour une grande partie, ce sera des femmes. Les robots prendront leur place. De nouveaux modèles vont encore naître et le pouvoir technologique appartiendra à ceux qui possèdent la data. Quid de leurs intentions ! Dans ce contexte, le social business peut constituer une solution, car il va nous reconnecter aux valeurs humaines. »

Qu’en est-il de l’entrepreneuriat féminin en Belgique ?
« J’ai été très surprise, car ici aussi la culture locale peut freiner les femmes dans leurs envies entrepreneuriales. De plus, après la crise financière de 2008, beaucoup ont dû se lancer dans un entrepreneuriat de nécessité et dans des domaines souvent impactés par les crises. En outre, peu de ces femmes font des études de STEM par exemple. Au total, nous avons soutenu pas moins de 16 000 femmes au niveau entrepreneurial dans le monde, dont 5000 en Belgique. »
Sentez-vous qu’un progrès a été réalisé ces dernières années en termes d’inclusion?
« En Belgique, les jeunes femmes et les jeunes hommes sont plus sensibilisés. C’est une génération plus ouverte et pleine d’espoir. Plus d’hommes nous rejoignent aussi lors des manifestations. Mais il faut aussi regarder du côté de la scène politique. Notre pays est assez conservateur. La loi sur l’avortement ou celle sur la petite enfance nous le prouve. On doit faciliter la vie de la maman. Et à l’heure actuelle, c’est toujours l’homme blanc d’âge mûr qui décide ce qui est bon ou non pour le corps d’une femme. Rappelons-nous toujours ce que disait Simone de Beauvoir : ’’Il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question‘’. Nous avons besoin d’un engagement politique pour la cause des femmes de la part des acteurs politiques. »
fact
Qui vous inspire ?
« Je n’ai pas été inspirée par une seule personne. Chaque rencontre a été une inspiration. J’admire les gens qui ont une opinion opposée à la mienne. Le jour de mon anniversaire, j’ai rencontré la personne la plus sexiste de ma vie. Mais nous avons eu une discussion. Cette personne avait toutes ces idées que je n’avais pas. J’ai dû faire tout un exercice sur moi-même, mais j’ai quand même pu avoir une discussion intéressante. »