Interview par Heleen Driesen

Nabil Mallat : « Chacun de nous est une omelette, seuls les assaisonnements diffèrent. »

Nabil Mallat ne veut être pertinent que par les rôles qu'il interprète. Dans la vie réelle, son discours est plutôt modeste, estime l'acteur. Il n'a pas besoin de devenir un symbole de ce qui aurait dû être mainstream bien plus tôt.

Le visage de Nabil est de plus en plus reconnu dans la rue. L’acteur a notamment joué dans ‘Patser’, ‘Cool Abdoul’, la série Netflix ‘Into the Night’ et la série policière ‘Juliet’, actuellement diffusée sur VRT. Son grand succès est survenu il y a dix ans, avec son rôle principal dans ‘Image’, le premier long métrage des réalisateurs Adil El Arbi et Bilall Fallah. La question qui lui était la plus fréquemment posée lors des interviews était alors : « Qu’est-ce que ça fait d’être le visage d’une communauté ? », constate Nabil avec une pointe de sarcasme. « De quelle communauté parle-t-on ? Africaine, Latino, Palestinienne, Flamande ? Il y a tant de cultures et d’origines auxquelles je me sens lié. La question n’est tout simplement pas pertinente. Un acteur blanc est-il le visage de la communauté blanche ? »

Âgé de 35 ans, Nabil Mallat a grandi à Anvers, né d’une mère marocaine et d’un père libanais. La diversité coule dans ses veines : « Mon père parlait neuf langues, ma mère en parle six. J’ai hérité de leur don pour les langues. Je peux me débrouiller dans de nombreuses langues et dans beaucoup de situations. La première chose qu’un recruteur m’a dite quand il m’a rencontré : ‘Wow, tu parles bien néerlandais.’ Je trouve toujours que c’est un compliment étrange. »

L’histoire de ton début de carrière est connue : tu as été repéré dans la boutique de vêtements où tu travaillais, et tu es entré dans le métier sans aucune expérience d’acteur. As-tu déjà pensé : pourquoi moi ?

« À l’époque, j’avais un look assez funky. Cet homme de l’agence de talents me regardait d’une manière spéciale, et je lui ai demandé comment je pouvais aider. C’est dans ma nature. Face à une situation gênante, je ne recule pas. Dans ma vie, j’ai été confronté à pas mal de situations inconfortables. Mon enfance a été turbulente, mon père est mort jeune, j’ai fréquenté les mauvaises personnes. Mais cela a fait de moi qui je suis. La force de mon jeu d’acteur, je la puise dans mes épreuves. Selon moi, le fait de m’en sortir a surtout été une question de timing et de résilience. Je suis quelqu’un de croyant et suis convaincu que tout cela m’était destiné. Rien dans mon passé ne laissait présager une carrière d’acteur. Et pourtant, me voilà. Une chose est sûre, j’ai découvert ma vocation. C’est un peu comme tomber amoureux. On ne reconnaît le véritable amour que lorsqu’on le trouve. »

Aurais-tu aimé rencontrer ce grand amour un peu plus tôt ?

« L’idée ne m’avait même pas effleuré l’esprit. Le métier d’acteur me semblait inaccessible. Jamais je n’avais vu à l’écran un visage qui ressemblait au mien, sauf peut-être dans certains films d’action américains. Mais l’Amérique, c’était un monde à part, bien trop éloigné du mien. Ici, en Flandre, il n’y avait aucun acteur qui me ressemblait. Mes amis, eux, rêvaient tous de devenir footballeurs. Sur le terrain, tout le monde avait notre tête. Là, le succès semblait accessible : gagner de l’argent, devenir riche et célèbre, sans avoir de problèmes avec la justice. Ce n’était pas possible en tant que rappeur ou danseur, seulement dans le football. Et je déteste le football. »

As-tu déjà envisagé de suivre une formation artistique ?

« L’idée même d’une formation artistique paraissait hors de portée pour quelqu’un comme moi. Même après avoir décroché mon premier rôle principal, j’étais convaincu que c’était le fruit du hasard. Ce n’est qu’après avoir reçu un Ensor pour ‘Cool Abdoul’ que l’évidence s’est imposée : peut-être étais-je vraiment fait pour ce métier. »

J'ai découvert ma vocation. C'est un peu comme tomber amoureux. On ne reconnaît le véritable amour que lorsqu'on le trouve.

Conseillerais-tu ton parcours à d’autres ?

« Ma carrière jusqu’à présent a été très difficile. Pour en arriver là, il faut être très sûr de soi. Avec une formation adéquate et le soutien nécessaire, j’aurais peut-être pu aller beaucoup plus loin. Je me souviens encore de ma toute première fois sur un plateau pour un petit rôle. J’étais perdu, je tournais en rond. Jusqu’à ce que j’entende annoncer par haut-parleur que l’acteur qui jouait mon rôle était en retard. Je ne savais pas que je devais d’abord passer par les costumes et le maquillage ! Je me suis senti très stupide et c’est une expérience que je ne souhaite pas à la nouvelle génération, car elle peut rendre amer. Quand je m’adresse aux jeunes, j’essaie de les réveiller à temps. Si je parviens à les encourager à dépasser leurs limites et à envisager d’autres horizons que le football, alors j’aurai accompli ma mission. »

Y a-t-il désormais suffisamment de bons exemples dans le monde artistique ?

« Je pense que nous sommes sur la bonne voie. Quand j’ai commencé à jouer, j’étais l’un des premiers acteurs flamands issus de la diversité – sinon le premier – à décrocher un rôle principal. Aujourd’hui, des talents comme Saïd Boumazoughe, Junes Lazaar, Nora Gharib ou Issam Dakka font sensation à l’écran. De nombreux artistes actuels, venant de divers horizons ou d’orientations sexuelles variées, montrent que tout est possible. Les jeunes réalisent qu’il est possible de réussir dans des domaines qui ne semblaient pas faits pour eux auparavant. Je veux que mes enfants grandissent convaincus qu’ils peuvent accomplir tout ce qu’ils souhaitent. Si ma fille voit plus tard à la télé quelqu’un avec ses boucles, sa couleur et son sourire et dit : ‘C’est ce que je veux faire’, alors je serai heureux. »

Quelle est l’importance de la représentation dans les médias ?

« Personnellement, je trouve déplorable la manière dont certains médias d’information interprètent l’actualité. La distinction entre des enfants ‘assassinés’ et d’autres ‘tués par accident’ dans les conflits, révèle combien le langage que nous employons les uns envers les autres est chargé de sens. Après ‘Image’, un film traitant de la représentation des Marocains dans les médias, j’ai visité de nombreuses écoles. Les enseignants, avec une certaine réserve, m’ont interrogé sur ma connaissance de la diversité de leur établissement, mentionnant la présence d’élèves ‘difficiles’. Lors de cette rencontre, trente personnes ont écouté attentivement mon histoire pendant deux heures. L’avertissement n’était pas nécessaire. Mais je l’ai reçu.

Choisis-tu tes rôles en fonction de leur importance sociale ?

« Non, je regarde uniquement la qualité artistique. La fonction du film n’a pas d’importance. Parfois, l’impact d’un rôle me surprend. J’ai joué dans ‘Rafaël’, un film néerlandais qui relate l’histoire vraie du Tunisien Nazir et de sa bien-aimée néerlandaise Kimmy. Alors qu’elle l’attend enceinte aux Pays-Bas, la révolution de Jasmin éclate dans le pays natal de Nazir. Sans visa, Nazir décide malgré tout de tenter la traversée en tant que réfugié sur un bateau. Dès le quatrième jour de tournage, je voulais arrêter, tant le sujet était poignant. Mais je sentais que cette histoire devait être racontée. J’étais convaincu que ce film toucherait le monde. Finalement, il n’a pas été diffusé en Belgique et n’a eu droit qu’à une projection limitée dans les plus petits cinémas des Pays-Bas. Trop peu commercial aux yeux des distributeurs. »

rôle

Cela te frustre-t-il ?

« Non. L’un des aspects fondamentaux du métier d’acteur est de savoir lâcher prise. Après le ‘cut’, vous n’avez plus aucun contrôle sur le résultat final, ni sur la façon dont le film sera reçu. Les réalisateurs peuvent intégrer autant de messages qu’ils le souhaitent dans leur travail, vous ne savez jamais si le public les comprendra. Pour ma part, je considère qu’il n’est plus nécessaire de mettre autant l’accent sur la diversité et l’inclusion. Le moment est venu, selon moi, d’entrer dans une ère de normalisation. »

Penses-tu que la diversité est encore trop mise en avant ?

« Longtemps, le débat sur l’inclusion s’est limité aux migrants et aux minorités ethniques et culturelles. Aujourd’hui, d’autres voix se font entendre, notamment celles des personnes transgenres ou non-binaires, et c’est une excellente chose. Mais maintenant, les médias focalisent leur attention sur certains groupes, tandis que beaucoup d’autres restent dans l’ombre. La seule façon d’atteindre l’inclusion est de voir chacun simplement comme un être humain. Chacun de nous est une omelette, seuls les assaisonnements diffèrent. L’un a peut-être plus de pili pili, l’autre plus de harissa ou de curcuma. Nous devons juste rester curieux et continuer à goûter, sans juger. »

Crains-tu les prochaines élections ?

« J’ai grandi dans un environnement où la politique ne signifiait rien pour moi. La diversité était un slogan vide. Ni la gauche ni la droite ne se souciait vraiment de qui j’étais, et aucune ne suscitait mon admiration. Je ne vais vraiment pas me donner la peine de comparer les programmes des partis ou de convaincre quelqu’un de mes points de vue. À cet égard, je suis un vrai artiste. Si nous pouvons échanger intelligemment, votre niveau de racisme importe peu. Pourvu que le dialogue reste ouvert, chacun est libre de ses convictions. La plus grande erreur que la politique a faite dans le passé a été de priver les gens de leur voix. De les marginaliser et de cesser de les écouter. Ce dont nous avons le plus besoin, c’est de compréhension et d’humanité. Le besoin de parler est toujours là, le désir d’écouter pas toujours. Parfois, ce dernier demande plus de courage. Alors, taisons-nous un peu plus souvent et écoutons-nous les uns les autres. »

Smart
fact

Quel a été ton rôle préféré jusqu’à présent ?

« J’ai incarné le gars le plus dangereux de Bruxelles, un commando, un flic bienveillant, un réfugié, le boxeur le plus célèbre du pays… des rôles variés que j’ai tous appréciés à leur juste valeur. Le rôle du terroriste, je ne l’ai accepté qu’après m’être assuré qu’il ne serait pas réduit à un stéréotype de musulman enragé. Sa descente aux enfers est ancrée dans une problématique bien plus complexe. Jouer des criminels me va, à condition qu’ils soient dotés de cette profondeur. Avec ces nuances, je m’investis pleinement dans chaque rôle. »

13.04.2024
par Heleen Driesen
Article précédent
Article suivant