Interview par Célia Berlemont

Léa Bayekula: La rage de vaincre

Portrait d’une championne qui brise les tabous et déchaîne les chronos sur 100, 200 et 400 m! À 26 ans a peine, Léa démontre que vouloir, c’est pouvoir.

Léa et le sport, une vraie histoire d’amour ?

« Pas au départ ! Dans mon enfance, j’ai vécu beaucoup d’histoires, de discrimination et de rejets. Mes parents ont beaucoup souffert d’insultes proférées à mon égard et se sont toujours battus pour que je n’aille pas dans l’enseignement spécialisé. J’ai été élevée comme mes frères et sœurs. Pour mes parents, il n’y avait pas de handicap, j’avais les mêmes responsabilités que les autres et pouvais tout faire. D’ailleurs, ma mère a toujours dit que le problème ce n’était pas ma tête, mais mes jambes. Dans l’enseignement classique, bien que de nombreux obstacles m’aient forgée et amenée à devenir celle que je suis aujourd’hui, j’ai toujours été mise de côté lors des cours de gymnastique. Ma place, je m’en souviens très bien, c’était le banc à côté de la porte. Je m’en sentais capable, mais on ne me l’autorisait pas. En réalité, j’ai commencé l’athlétisme en 2013, mais avant ça, je n’avais jamais connu le sport. En fait, je ne savais même pas que ça existait pour les personnes en situation de handicap jusqu’à une journée de détection organisée par la Ligue Handisport. Et aujourd’hui, je suis ambassadrice de Handicap International ! »

D’après toi, ce genre de comportement découle d’une certaine ignorance ?

« Il s’agissait peut-être d’un manque de formation au handicap du professeur de sport en question, tout simplement. Maintenant, je trouve que la situation a évolué. En tout cas, on entend de plus en plus parler de notions d’inclusion. Les choses semblent bouger dans le bon sens. Même si j’ai toujours mes réserves quand on parle de mesures d’inclusion, car la présence seule d’un enfant handicapé dans un groupe n’est pas synonyme d’inclusion. Inclure la diversité, ce n’est pas juste intégrer une personne avec des caractéristiques différentes dans un groupe plus homogène, c’est surtout faire en sorte qu’elle soit intégrée de manière positive et qu’elle y soit épanouie. Et pour y parvenir, il faut oser parler de la situation de handicap. L’expliquer ouvertement et simplement. »

L’inclusion c’est donc une question d’éducation ?

« C’est sûr. Pour moi, la clé de l’inclusion commence par la sensibilisation du plus grand nombre, et ça dès le bas âge. Il faut oser poser des questions et ouvrir le dialogue, mais pas que ! La visibilité accordée aux sportives et aux athlètes en situation de handicap n’est pas suffisante. Nous sommes pourtant en 2021. Que laissera-t-on à la génération suivante si l’on ne change pas les choses maintenant ? »

Dans ton développement personnel, tu as fait face à nombre d’obstacles. Cela a participé, d’une certaine façon, à ton ascension ?

« Ce sont ces histoires et ces difficultés qui ont forgé mon caractère en tant que personne et en tant que sportive. Mon vécu a fait de moi celle que je suis devenue. Plus jeune, je n’avais ni les armes pour surmonter ma timidité, ni les mots pour répondre aux commentaires discriminatoires ou les épaules pour faire face au regard des gens. Aujourd’hui, je ne peux pas accepter qu’on me piétine. Maintenant, attention, on n’a pas tous le même passé et chacun a sa propre source de motivation qui le pousse à atteindre ses objectifs. De mon côté, j’ai l’impression d’avoir vécu des guerres, mais c’est mon histoire et je suis vivante. »

Pour mes parents, il n’y avait pas de handicap, j’avais les mêmes responsabilités que les autres et pouvais tout faire, comme tout le monde.

Léa Bayekula
photo : © Gilles Deherand

Récemment, tu as pris ta revanche sur la vie en t’offrant un super podium, bravo ! T’attendais-tu à une telle progression ?

« Même si au départ l’athlétisme était un loisir, j’ai toujours eu un but bien précis depuis mon arrivée… les Jeux de Rio. Un peu comme si c’était une compétition ou un club auquel on pouvait directement s’inscrire alors que non, pas du tout (sourire). De là, j’ai appris qu’il faudrait m’entraîner sans relâche pour espérer participer aux Jeux de Tokyo, alors je me suis mise au travail. Après être arrivée dans un premier club où je n’étais pas épanouie, je suis arrivée au White Star. Depuis 2016, j’y suis coachée par François Maingain. »

Si, plus jeune, on t’avait dit que tu représenterais ton pays, en tant qu’athlète de haut niveau, tu y aurais cru ?

« Je ne sais pas si j’y aurais cru, mais j’aurais relevé le défi ! »

À quoi ressemble ta semaine typique d’entraînement ?

« Pour moi, l’entraînement, c’est du lundi au dimanche, deux heures par jour. Parfois, les sessions (piste, musculation, rouleaux, mobilité et étirement) ont lieu le soir, parfois c’est en journée. En ce moment, c’est assez compliqué, car je jongle entre mes études d’éducatrice spécialisée et le sport. Au final, j’ai plusieurs passions, mais, ultimement, mon rêve serait de faire carrière dans le sport. »

Dans un milieu où règnent masculinité et validité, c’est difficile d’être vue et reconnue en tant qu’athlète féminine paralympique ?

« C’est réellement une lutte, un combat supplémentaire pour obtenir de la visibilité notamment. En tant qu’athlète paralympique, on a par exemple du mal à décrocher un sponsor. Chez nous, la notion du handicap gêne encore un peu et j’ai vraiment l’impression que le sport paralympique reste mis de côté. D’ailleurs, ça se ressent en observant les comptes Instagram des athlètes olympiques et ceux des athlètes paralympiques. En regardant le nombre de followers, on se rend compte de la différence de popularité et de visibilité. C’est quelque chose que j’essaie de changer. »

Qui sont tes modèles et sources d’inspiration ?

« Marieke Vervoort était un vrai exemple pour moi. La voir montrer comment utiliser le fauteuil était un moment incroyable. Elle m’a un peu passé le flambeau. Aussi, il y a eu Cynthia Bolingo que j’ai croisée par hasard dans les toilettes lors de ma première compétition en 2016. C’était comme si je tombais face à Beyoncé. J’adorais sa manière de courir, c’était un modèle. Aujourd’hui quand je cours sur la piste, je n’ai pas ce sentiment de courir avec mon fauteuil. Dans ma tête, je cours avec mes deux jambes et la piste illustre tout ce vécu que j’étale sur 400 m. Une fois la ligne d’arrivée atteinte, je me dis que j’ai réussi. Là, récemment, je me suis rapproché des 16 secondes et ça, c’est génial. »

Les Jeux de Tokyo, ça représente quoi pour toi ?

« Ça représente la finalité de tout le travail accompli, c’est un enjeu énorme. J’ai déjà participé à des championnats d’Europe et à des championnats du Monde, mais le fait d’aller aux Jeux paralympiques est un “après” grandiose, un symbole de réussite totale. En tant que sportive, je me bats comme les autres pour y accéder et je pense bien y mériter ma place. »

Aux petites filles et petits garçons qui se sentent différents des autres, qu’as-tu envie de dire ?

« Ne laissez personne vous mettre des barrières et vous limiter. Ma prof de gym n’aurait jamais imaginé que je puisse devenir un jour athlète… et pourtant ! Ayez confiance en vous, vivez le moment et l’instant, car ils deviendront une force pour plus tard, une histoire à raconter. Parfois, il faut passer par des tempêtes pour grandir. Mais n’oubliez pas qu’elles sont passagères. Soyez forts. Aujourd’hui, je me sens très bien dans ma peau de personne à mobilité réduite. »

 

Images ©Handicap International
01.09.2021
par Célia Berlemont
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